Vinosesam Dégustation

Lettre au Vin

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Lettre au Vin

Tes tanins sont soyeux, veloutés ou encore assagis, fondus, équilibrés et l’on te
qualifie de charnu, de capiteux mais aussi de court et même d’acide. On t’aime
charpenté, frais, fruité. Enfant béni, les vignerons t’élèvent et en vieillissant, loin
de te décrépir, tu te bonifies.
Comme nous tu as un corps et un caractère, tantôt bien trempé, parfois agressif,
tantôt docile et généreux. Et puis tu as une âme qui flirte avec la nôtre.
Vieux frère, tu nous ressembles et ton humanité fait de toi un compagnon de
route aux multiples visages. Dans nos têtes tu allumes des étoiles mais il t’arrive
aussi d’y semer brouillard et nuages, de déchaîner des tempêtes, quand, à trop te
fréquenter, nous perdons un peu la boule. Tel un ami, tu nous réjouis, tu nous
embellis, mais quel traître tu deviens quand, un soir habillé de nos rêves, tu nous
renvoies, le lendemain, notre réalité.
Tu as tissé avec les hommes une amitié séculaire. Les femmes, bien que
Bacchantes, prêtresses de Dionysos, ont longtemps été tenues à l’écart des
désirs et des paradis que tu pouvais réveiller en elles. Oui, tu as longtemps été une
affaire d’hommes. Parce que tu portes une robe et que parfois tu dévoiles ta
cuisse ?
Déjà féminin par certains attributs, tu t’es de nos jours beaucoup féminisé. Avec
talent des vigneronnes s’affirment et, au contact des femmes, te voilà léger,
subtil, en harmonie, porteur de saveurs de fleurs et de fruits.
J’aime ta mère, la vigne, surtout celle de Provence avec ses touffes de roses,
sentinelles du mildiou. Palper une grappe gorgée de soleil enflamme tous mes
sens. Grains de raisin et graines de poésie. J’aime les mots qui ont tes rondeurs
et n’appartiennent qu’à toi. Celui que je préfère et qu’à mon avis tu habites le
mieux est « gouleyant » ce mot boule qui roule dans la bouche sur un tapis de
soie.
Quand on te dépose au centre d’une tablée, les regards brillent, des sourires
s’esquissent. Ta présence est promesse. Complicité. Aussitôt tu crées un lien.
Quelle déception quand tu n’es pas au rendez-vous d’un repas. Il y manque alors
le meilleur des convives.
J’aime, en préambule, le bruit net du bouchon qui signe ta délivrance et puis
cette impression que tu vas surgir un peu comme le génie de la lampe d’Aladin.
Suit le joyeux glouglou de ton liquide rouge, rose ou bien doré, qui s’épanche, –
si j’ose- lascivement dans nos verres. Avant de tendre mes lèvres vers toi,
j’aime, comme une amoureuse, vibrer de cette attente tissée de ton mystère.
J’agite le pied du verre. Tu tressailles. Tu danses pour moi. Je t’admire, te
contemple, te respire. Je t’accueille. Je m’imprègne de toi, de tes arômes, tandis
que pour moi tu soulèves déjà quelques uns de tes voiles. Et puis je te sens sur
ma langue, tu folâtres dans mon palais. Tout en caresses, tu t’insinues. Tu coules
en moi. Si intime. Glissement de bonheur. Je t’explore. Tu m’explores. En moi
tu répands ton monde et sa géographie, ton histoire, ton soleil et ta terre, sa
lumière et son ombre, des hommes et des femmes, les mains et l’amour qui t’ont
donné la vie. C’est magique. Alchimique. Et aussi fraternel. À te découvrir, je
me découvre aussi. Au-delà d’Epicure, du pur plaisir des sens, ma vie, quelques
instants, se mêle à la tienne. Mes frontières s’estompent, mon coeur se dilate. Je
suis en expansion. Je n’ai plus de limites. Et soudain tout devient possible.
Te déguster, c’est aussi effleurer nos profondeurs, c’est goûter au mystère, c’est
frôler le sacré. Quel privilège !
En conclusion, montrons-nous dignes de ce cadeau royal. Ne nous abaissons pas
à te vulgariser, à te galvauder, et parfois même à te transformer en cauchemar
éthylique. Te respecter, cultiver ton côté précieux, noble, rare, modérer notre
consommation fera de toi, en tout temps, un hôte de marque et le plus flatteur
des miroirs.

Dominique Martin

 

Ce texte est protégé et enregistré à la Société des gens de Lettres de France à Paris.
Reproduit avec l’aimable autorisation de l’auteur.



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